Les émotions et leurs ombres portées
Quand une personne que nous aimons est malade cela se répercute dans la manière d’être de son entourage. Il y a la personne qui reçoit un diagnostic, celle dont le corps peut être transformé, qui découvre un quotidien fait d’examens et de traitements, d’attente, de fatigue et d’incertitude. Et il ya les proches qui « vivent » avec. Ils accompagnent, ils rassurent, ils attendent les résultats ensemble.
NOUS RESSENTONS... MAIS QUOI ET COMMENT ?
Car l’émotion de l’un devient, sans toujours se rendre compte, la direction de celle de l’autre. Par amour, par empathie, par culpabilité ou par peur du jugement, une idée silencieuse de ce que nous devrions ressentir, finit par influencer ce que nous ressentons réellement. C'est ce que j'appelle les ombres portées : l'ombre que l'émotion de l'autre, ou l'idée que nous nous en faisons, projette sur la nôtre.

Et parfois, nous ne vivons plus seulement une émotion. Nous vivons celle que nous pensons devoir ressentir.
ELLE SUIT UNE CHIMIOTHERAPIE, JE NE PEUX PAS RIRE !
Cette phrase peut sembler excessive. Pourtant, elle révèle des formes bien plus ordinaires :
Une amie est malade, alors je n'ose plus lui raconter mes vacances. Mon conjoint traverse un traitement difficile, alors je culpabilise de sortir avec des amis. Un proche est épuisé, alors je n'ose plus dire que je le suis aussi.
Je retiens un rire. J'annule une sortie. Je minimise ma propre fatigue. Je mets mes projets entre parenthèses.
QUAND L'EMPATHIE DEVIENT UNE INTERDICTION
L'empathie nous rapproche de ce que vit l'autre. Elle nous rend présents, attentifs, touchés. Mais il existe une frontière subtile entre être touché par ce que vit l'autre et devenir le réceptacle de sa souffrance, ses peurs, ses inquiétudes, jusqu'à s'interdire de ressentir autre chose.
Comme si cet interdit devait être proportionnelle à notre amour. Comme si rire, c'était oublier. Comme si un instant de bonheur était une trahison. Comme si aller bien signifiait aller bien contre lui-elle.

Et, sans même le concevoir, nous pouvons croire que souffrir avec l'autre est une manière de lui être fidèle.
Aimer quelqu'un qui est malade ne signifie pas devoir être malade avec lui.
Rire ne nie pas sa souffrance.
Avoir envie de vivre ne signifie pas l'abandonner.
ET LA PERSONNE MALADE DANS TOUT CA ?
Elle aussi peut ressentir des choses qui semblent « incompatibles » : elle peut rire, se sentir bien, avoir envie de faire du sport, sans que cela veuille dire qu'elle ne souffre pas, que son corps et son esprit ne sont pas fatigués par ailleurs.
Mais elle peut surtout, lorsqu'elle voit ses proches souffrir pour elle, voir apparaître une autre émotion : la culpabilité.
Je leur fait vivre tout ça.
Ils s'inquiètent à cause de moi.
Je suis devenue une charge/une princesse de pacotille.
La peur de l'un nourrit l'inquiétude de l'autre. La tristesse de l'un provoque la culpabilité de l'autre. Le silence de l'un est interprété par l'autre. Et chacun peut finir par essayer de protéger tout le monde.
La personne malade cache sa fatigue pour ne pas inquiéter ou ne pas paraitre faible. Le proche cache ses inqiétudes pour ne pas fragiliser. L'un fait semblant d'aller bien. L'autre aussi. Et chacun peut se retrouver enfermé dans ce qu'il croit devoir montrer.
UN SOURIRE EST-IL UN MASQUE ?
Nous nous racontons souvent ce que l'autre devrait ressentir.
Quand la personne malade va bien, certains proches s'inquiètent : « Elle fait semblant. » « Elle fait la forte, mais elle va forcément craquer. » Et quand le proche rit ou reprend une vie normale, la personne malade peut se demander : « Comment peut-il être aussi joyeux alors que je traverse ça ? »
Nous sommes des êtres complexes : nous pensons, nous réfléchissons, nous cherchons à comprendre, à bien faire, à bien être et à trop nous questionner nous pouvons finir par travestir ce que nous ressentons vraiment.
Et avec le manque de confiance, la peur de mal faire ou le besoin d'être à la hauteur, nous pouvons finir par ne plus savoir très bien ce qui vient de nous et ce qui vient de ce que nous croyons devoir ressentir. Nous nous éloignons alors peut-être de quelque chose d'essentiel : l'échange vrai.

Nous interprétons. Nous cherchons ce qui se cache derrière un sourire, un silence, une bonne humeur. Comment savoir ? Il n'y a pas à deviner : il suffit de demander, et d'accepter la réponse. « Comment tu vas, là, maintenant ? » « Tu as envie d'en parler, ou plutôt d'autre chose ? » « Moi, aujourd'hui, j'ai un peu de mal. Et toi ? »
IL N'Y A PAS UNE MANIERE DE TRAVERSER LA MALADIE
Car la maladie, comme tout autre bouleversement de vie, fait bouger les repères. Le quotidien change. Le rapport au temps change. Le regard sur l'avenir change, ainsi que celui que l'on porte sur les autres et celui qu'ils portent sur nous.
Dans mon accompagnement, je rencontre cette complexité chaque jour. Certains ont besoin de parler, d'autres de se taire. Certains veulent être entourés, d'autres ont besoin de solitude. Certains ont besoin de pleurer, d'autres de rire. Et parfois, c'est la même personne, le même jour.
Il n'y a pas une manière juste de vivre la maladie. Il y a la traversée, point.
ETRE AVEC L'AUTRE SANS ETRE A SA PLACE
Être avec quelqu'un, c'est pouvoir l'entendre dire « Aujourd'hui, je n'en peux plus » sans penser : je n'ai pas le droit d'aller bien, pas le droit de parler de mes soucis, pas le droit de montrer ma joie.
C'est pouvoir rire ensemble sans oublier la maladie. C'est continuer à vivre sans avoir l'impression de trahir celui ou celle qui souffre.
Parce que la maladie peut entrer dans une vie sans devenir toute la vie. Elle prend parfois beaucoup de place, mais elle ne fait pas disparaître le reste.

La vie continue, parfois autrement, parfois plus lentement, parfois avec une conscience nouvelle de ce qui compte : les conversations, les repas, les amis, les promenades, les chansons, un pas de danse, l’émerveillement du déploiement d’un arbre, des couleurs d’une fleur, d’un chant d’oiseau, d’un bond d’écureuil, le bonjour souriant d’un voisin, les souvenirs, les fous rires.
Cela ne guérit pas la maladie, mais nous rappellent que la vie continue de circuler.
ALORS QU'EST-CE QUE JE RESSENS VRAIMENT ?
Qu'est-ce qui se passe en moi, maintenant ?
En sophrologie, revenir au corps et aux sensations peut justement permettre de retrouver cet espace-là : observer ce qui est présent, sans jugement, sans chercher immédiatement à le corriger, à le justifier ou à le faire disparaître.
Simplement constater. Justement accueillir.
Parce qu'une émotion peut être là sans prendre toute la place.
Dire « Je ressens de la tristesse » n'est pas la même chose que dire « Je suis triste ». Et encore moins « Ma journée sera triste » ou « Ma vie est triste ».
Une émotion se présente. Elle mérite d'être reconnue. Mais elle ne sera pas nécessairement toute notre journée, encore moins toute notre histoire ou notre identité. Et surtout, elle n'empêche pas les autres émotions d'exister.

NOS EMOTIONS N'ONT PAS BESOIN DE SE FAIRE DE L'OMBRE
Nous n'avons pas à nous demander en permanence si nous ressentons ce qu'il faudrait ressentir. Nos émotions n'ont pas besoin d'être les mêmes pour que nous soyons ensemble. Elles n'ont pas besoin de se ressembler pour que nous nous aimions. Elles n'ont pas besoin de s'effacer les unes les autres pour exister.
Prendre soin les uns des autres, c'est peut-être laisser à chacun la liberté de ressentir ce qui est là, sans lui imposer ce que nous pensons qu'il devrait ressentir, et sans nous imposer ce que nous croyons qu'il attend de nous.
Nous sommes faits de nuances, de contradictions, de mouvements, de souvenirs, de sensations, de relations et d'expériences qui se rencontrent :
Avoir le cœur lourd et rire quand même.
Être inquiet et profiter d'un bon moment.
Être triste et ressentir de la joie.
Aimer et être en colère.
Il n'y a pas à choisir. Il n'y a pas à comparer. Il n'y a pas à avoir honte, ou à culpabiliser.
Il peut pleuvoir et faire soleil en même temps.Ce n'est pas une contradiction.C'est parfois de là que naissent les arcs-en-ciel.


Je l’ai écrit au fil de ce que je vivais, non pas pour raconter une maladie, mais pour tenter de dire ce que la maladie déplace en nous, ce qu’elle fait surgir, ce qui vacille… et ce qui, malgré tout, continue de vivre.
Peut-être que certaines de ces pages résonneront avec votre propre histoire, ou avec celle d’une femme qui vous est chère.
Le Crabe et la Méduse est disponible en version papier et ebook sur Amazon.
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